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GUYANECHO
Guyane, Amazonie française
Sans langue de bois ni complaisance
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L'or et moi.

24/03/2006 - Lu 2658 fois
Mon expérience avec ce métal.

L'or…

Métal maudit pouvant dit-on provoquer la fièvre…

Angelo prospectait la région à la recherche d’une zone intéressante au plan aurifère. J’avais trente-cinq ans à l’époque et l’accompagnais parfois dans ses incursions en jungle. C’est ainsi que dans l'eau boueuse jusqu'à la taille, j'avais réalisé quelques batées. J'étais heureux à la vue de ces paillettes glissant le long de la tôle, poussées par quelques gouttes d'eau chargées de trier le métal jaune du sable noir. Ca se passait entre Apatou et Saint-Laurent, sur une crique bien connue. Sous la berge, une couche blanche et compacte, riche en quartz, tourmaline… Bref, un endroit idéal pour trouver de l'or. L'ami Angelo m'a appris comment manier le cône métallique, y faire doucement pénétrer l'eau à l'aide d'un pouce, laver le gravier, piéger l'or par gravité, le séparer du sable noir.
Les batées se suivent et les paillettes s'entassent dans une petite boite de plastique noir, à l'origine conteneur de pellicule photographique. Bientôt, le fond est entièrement recouvert d'une pellicule jaune.

Du doré sur arrière-plan noir, une alliance parfaite de couleurs.

La batée continue de tourner et dans le petit tube la quantité d'or augmente en même temps que la douleur gagne mes lombaires.
La notion de rentabilité ne m’effleure pas mais pourtant, quel plaisir de trouver ce métal légendaire !

De retour à la maison forestière avec le dos en compote, je range sans trop d'égards mon trésor. Angelo me donne un peu de mercure avec lequel j'amalgamerai les paillettes si durement conquises. J'obtiendrai une boulette grisâtre et crissant sous la pression des doigts, d'environ une trentaine de grammes. Je placerai cette petite sphère métallique dans une cuillère à soupe sous laquelle je maintiendrai un briquet allumé afin de séparer le mercure du précieux métal. Le temps passe, je me brûle les doigts et l'amalgame reste désespérément gris. J'en ai vite marre, jette le tout dans le sable de la cour et allume une cigarette.
En ce qui me concerne, la fièvre est tombée. Deux jours plus tard, nous coulerons une dalle de béton et construirons un carbet. Cette bille d'amalgame est toujours là sous le ciment, à la maison forestière du 4 rue Carnot à Saint-Laurent.

Un des amis d'Angelo installé aux Antilles investira dans une petite barge achetée aux Etats-Unis et qu’Angelo exploitera. Le marché est simple : Chacun d’eux aura la moitié du métal récolté
Je m'initierai à la plongée sur cette barge alors installée sur la crique Sparouine. Là, je passerai quelques minutes sous l'eau à cheval sur un tuyau, à pomper le lit du fleuve. Je remonterai rapidement à la surface suite à la présence dissuasive de quelques raies venimeuses attirées par le nuage de boue. De toute façon, j'ai horreur d'être sous l'eau… Hélas, la couche de graviers dite stérile est trop épaisse. Pour cause de non rentabilité Angelo doit abandonner l'expoitation en ce lieu. Il doit le quitter et continuer à prospecter. C'est ainsi qu'il trouvera un bon coin : Le saut Lessé Dédé…
Angelo… Encore un de ces aventuriers traversant la Guyane comme une étoile filante un ciel d'été. Pendant quelque temps, il stockera du matériel chez nous, rue Carnot. Sa copine Monika, une allemande irascible dont la 2 Cv Citroën est encombrée de bouteilles de rhum et de bouteilles de bière (Toutes vides bien sûr) et lui forment un couple d’enfer. Il sera piqué par une raie, se fera plusieurs paludismes, Monika également mais de comptoir... Payant ses ouvriers au lance-pierre, il sera menacé de mort. Son associé aux Antilles attendra en vain un quelconque retour sur investissement. Il en entendra beaucoup parler mais ignorera la vraie couleur de l’or… Un beau jour, Angelo revendra la barge et partira sans laisser de traces excepté quelques dettes chez les commerçants de la place. Je serai mandaté - à tout hasard - par son associé pour "exercer toutes actions visant à récupérer", etc… Et ne m’en occuperai pas.
Des dettes… Je me souviens encore de ce jour où j’étais descendu sur Cayenne en sa compagnie. Il avait plus d’un kilo d’or sur lui et s’était rendu dans le chef-lieu pour le vendre. Nous étions installés au bar des Palmistes et Angelo quelque peu parano vérifiait une nouvelle fois ses liasses. Face aux billets, je pensais à l’argent qu’il me devait.
- Le compte est bon ?
- Oui…
Dans ce cas…
Tant que le fer est chaud, il faut le battre. D’autorité, je récupérais mon dû, tout en appréciant l’air soudainement crispé de "mon ami" Angelo…
- OK. Nous sommes quittes. Maintenant, tu peux payer la tournée…

Plus tard, je connaîtrai en tant que commerçant quelques ventes de marchandises contre de l'or, les pesées très précises à l'aide d'une balance électronique, les négociations sur le cours, les tests de densité, le passage à l'acide, et aussi les tentatives d'arnaque avec des pépites confectionnées à l'aide de baguettes à braser...

Monde cruel et sans pitié que celui de l'or…
Pourtant, une expérience me laisse toujours un souvenir des plus comiques. Un quatuor de garimpeiros se présente au magasin et désire y effectuer quelques achats. Pas d'espèces mais de l'or. Je dois dire qu'à l'époque je collectais bénévolement du métal jaune pour le compte d'un ami dont c'était le métier. Je revois encore les mines patibulaires de ces brésiliens, ces yeux cernés et emplis de gourmandise…
Traits tirés par la fatigue, visages laminés par les fièvres, le travail épuisant…
Et celui-ci, aux yeux rendus étrangement mobiles par la consommation de drogues...
Comme ils faisaient rapportés dans mon magasin somme toute luxueux et dans lequel ils n'étaient visiblement plus dans leur élément !
Sous les regards vigilants de ses collègues, l'un d'eux sort une boite de sa poche et la pose sur le comptoir. C'est le signal de départ des tractations. Face à ces durs à cuire, je me dois d'assurer une autorité supérieure et me donne la gueule imposée par les circonstances. La tractation se déroule dans un silence de mort. Pesée sur la balance électronique suivie d'un signe de la tête.
C'est correct…
Coffret amourette et pépites...
Un concentré d'Amérique du sud...
Je passe au test de densité et accroche un bloc d'amalgame à un fil de pêche avant de le plonger dans un récipient contenant de l'eau et posé sur la balance. Calculatrice…
La crainte se lit sur leurs visages et les brésiliens commencent à grimacer. Mes calculs donnent un résultat correct qui les rassure. Ils vérifient néanmoins. Espoir en une hypothétique magie des chiffres ?
Dernier test que celui du passage à l'acide. Regards d'incompréhension chez les garimpeiros suivi d'une expression de panique. Toujours dans un silence de mort. Sous ma barbe, je me taille la gueule de circonstance : mine glaciale, regard impénétrable, visage inexpressif. A moi, on ne la fait pas...
Je prends un bol bien blanc, y dépose les biscuits dorés. Après quoi j'ouvre une bouteille contenant de l'acide et en verse un peu sur l'or. Plus il deviendra noir et plus il y aura d'impuretés. Cette fois, il reste parfaitement doré. Aucune impureté. Je brise le silence d'un bref :
"O.K.".
Les garimpeiros retrouvent leur respiration. Pour un peu, ils souriraient presque…
Je les paye avec l'argent laissé par mon ami et ils effectuent quelques achats avant de partir, visiblement impressionnés par ma technique, ma connaissance de l'or. Je suis content de moi, presque fier. Je ne me suis pas laissé impressionner par ces hommes réputés durs à cuire. Mieux, c'est moi qui me suis imposé. Je reste persuadé que ceux-là au moins – sachant avoir affaire à un vrai pro - ne chercheront pas à m'arnaquer. Oui, je suis fier de moi. Cette autosatisfaction ne durera que quelques courtes minutes. C'est en rangeant la bouteille d'acide, - juge suprême licencié es pureté - que je m'apercevrai qu'en réalité celle-ci ne contient que du vulgaire savon liquide…
Plus d'une livre d'or !
La bouteille contenant du vrai acide était dans le coffre-fort du magasin. Je m'étais simplement trompé de canette…
L'ambiance ne se prêtait que peu à la lecture et mes brésiliens ne savaient sans doute pas lire…
Du savon liquide, j'aurais pu en verser dix litres sur une pépite en pur plomb que celle-ci n'aurait pas noirci !
Et moi qui jouais au professionnel, au connaisseur...
Au vu des risques - d'agression notamment - encourus à évoluer dans le milieu de l'or et estimant avoir fait mes preuves en la matière, je cesserai rapidement le "bénévolat aurifère" et me contenterai de vendre des balances électroniques. Je l'abandonnerai d'autant plus facilement que ce bénévolat ne me rapportait que des risques et que je n'ai aucune vocation à faire la une de la rubrique faits divers. Le genre de clients qu'il drainait au magasin ne m'intéressait pas particulièrement non plus.
Détail comique : Afin de persuader la partie la plus "digne de confiance" de mon honnête clientèle que je ne conservais pas d’or au magasin, j’affirmais à celle-ci expédier le précieux métal par Internet ! Les airs admiratifs de ces durs à cuire face à une technique ultra moderne faisaient plaisir à voir !

Voilà pour mes relations avec l'or.
Elles se sont arrêtées là sans que la moindre fièvre ne se soit emparée de moi. Quand je pense au paquet de bêcheuses du genre "as-tu vu ma pépite ?", plantées sur leurs talons aiguille, se gonflant la tête et prenant la nôtre avec leurs bijoux ! Si seulement ces pimbêches connaissaient la valeur de leur quincaillerie en terme de dégâts causés à l'environnement et en hémoglobine… Pour moi, l'or reste un métal comme un autre tel que le fer ou le plomb. Je sais qu'il est de symbole Au, de densité 19,32 et de numéro atomique 79. Point barre. Il paraît qu'il ne s'oxyde pas, est malléable. Grand bien lui fasse ! Si certains pensent autrement et sont prêts à risquer leur liquette pour un bout de ferraille, libre à eux...

Et puis, n’y a-t-il pas un aspect sacrilège à gratter la terre de cette planète pour y extraire ce qui y est enfoui ? Combien de tonnes de sol faut-il remuer pour en sortir quelques grammes de ce métal criminogène à la valeur plus que subjective ?

Au fait, et si un employé se trompant comme moi de bouteille et croyant utiliser du savon, s'était lavé les mains avec de l'acide ?


Commentaires :

07/04/2007 - - L'or et moi.

Bien, vous êtes un type à connaître pour le rapport que vous avez avec l'or.
Un combattant des sites d'orpaillage illégaux de la maison aux voitures couleur bleue

05/05/2007 - - L'or et moi.

Très bel article que l'on devrait pouvoir lire dans les brochures de l'office du tourisme !

10/12/2007 - - L'or et moi.

Belle prose et quelle aventure

Bravo

3 commentaires - Voir | Rédiger